Le rêve précède toujours la réalité.

2012-11-23 – La beauté et le béotien

Au XVIe siècle, les conquistadores espagnols subjuguaient les pays Maya, Aztèque et Inca et faisaient main-basse sur des milliers d’œuvres d’art en or. Bijoux, masques, sculptures, statuettes, ornements vestimentaires et architecturaux.

Ils ont fait fondre 95% de ces œuvres d’art pour n’en conserver que la matière première, l’or. L’or brut, l’or lingot, l’or fortune, l’or argent, pour ainsi dire.

L’art, la beauté, la culture, le patrimoine, l’histoire, ils n’en avaient cure. Ne comptait que la richesse matérielle.

Les conquistadores, des béotiens.

Les béotiens ne sont pas morts avec les conquistadores. Ils sont encore légion.

À Sillery

Exemple, ce propriétaire du 1010, Grande-Allée. Magnifique propriété. Immense terrain au fond duquel, en retrait et à l’abri du brouhaha urbain, se prélasse une demeure assez cossue. Ce n’est pas l’Ermitage de Saint-Petersbourg mais ici, à Québec, c’est une propriété assez exceptionnelle. Malgré ça, le proprio du 1010 n’y veut plus demeurer, il veut vendre. C’est son choix.

Mais il y a un os. À ce jour, il n’a pas réussi, pour diverses circonstances dont la plus choquante fut l’absence remarquée de l’acheteur, chez le notaire, au matin prévu de la transaction, laquelle en est morte sur le champ.

Alors, voulant son fric et ne trouvant plus d’acheteur au (juste?) prix demandé, il décide de construire deux maisons sur son terrain, devant la résidence actuelle, question de rendre le produit plus commercial. De propriété exceptionnelle on passe à un banal micro-développement résidentiel. Au passage devant la propriété, on troque un «waow» pour un «bof».

C’est peut-être une bonne décision d’affaires. C’est certainement une mauvaise décision de société. Les conquistadores ne pouvaient vendre toutes les œuvres subtilisées aux Amérindiens, ils les ont fait fondre pour en vendre l’or. Le proprio du 1010 ne peut vendre sa propriété exceptionnelle assez cher ni assez vite, il en fait un mini-développement résidentiel ordinaire pour encaisser du pognon. Une décision de béotien.

Ça prend la permission de la Ville pour construire ces deux maisons. Or le Conseil d’arrondissement Sainte-Foy-Sillery-Cap-Rouge, lui, n’est pas béotien. Il la voit à sa juste valeur, cette propriété. Valeur marchande oui, mais aussi valeur culturelle, domaniale, urbanistique.

Alors le 16 novembre dernier, il a adopté une modification de son règlement de zonage afin d’imposer une marge de recul de 60 mètres à l’avant de la résidence. Désormais impossible de construire les deux maisons sur la propriété, qui va ainsi conserver son caractère exceptionnel.

Ouf !

Ailleurs au Québec

Les béotiens ne sont pas tous à Sillery. Que non !

Dans le Québec en général, ils frappent aussi. Tiens, prenez connaissance de ce texte de Serge Bouchard, intitulé Les Boules, paru récemment dans la revue Québec Science.

Et il y en a d’autres, beaucoup d’autres.

Chez nous, maintenant

Dans le Vieux-Québec, ils ont sévi allègrement, particulièrement à l’intérieur des magnifiques maisons qui composaient l’essentiel du secteur intra muros jusqu’à la seconde guerre mondiale. Depuis les années ’40 et jusqu’à aujourd’hui, les promoteurs, développeurs et autres propriétaires béotiens ont aménagé dans ces maisons des appartements et des chambres sans aucun respect de leur histoire, de leur caractère, de leur architecture, de leurs ornements.

Pas plus tard que le 7 avril 2011, MursMurs dénonçait la démolition, pure et simple de tout l’intérieur d’une maison de la rue d’Auteuil. On pouvait notamment voir, dans le conteneur devant la maison, les débris d’un manteau de cheminée en marbre.

C’est pourquoi la nouvelle Loi sur les biens culturels comporte maintenant des dispositions quant à la protection des intérieurs. Mais quand un béotien veut illégalement faire fondre son bijou en or, difficile de l’en empêcher à moins d’avoir des inspecteurs à l’affût. Et ça, ça coûte des sous qu’on n’a pas.

Misère.

Remarquez : un béotien n’est pas méchant en soi, ni malhonnête, ni corrompu, ni véreux, ni bandit, bien qu’il puisse de surcroît détenir ces qualités. Non, il manque simplement une faculté à son appareil. La faculté de percevoir la beauté. La palper. En jouir.

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